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PENSER AUTREMENT LES PAYSAGES DU RISQUE La pensée et la connaissance scientifique ne suffisent pas à faire face aux risques consécutifs à la montée inéluctable des eaux. Les risques d’érosion et de submersion littorale s’amplifient, mais nous ne réagissons pas à la mesure de l’urgence climatique. Ni les citoyens, ni les gouvernements.
Pourtant la médiatisation forte des données inquiétantes des modèles climatiques devrait s’imposer à tous. Car on sait désormais les risques encourus. Pourtant, la plupart des populations et des États concernés semble les ignorer ou les sous-estimer, à l’exception de ceux qui ont déjà les pieds dans l’eau. Les propositions (construire des digues, abandonner les cotes menacées à la mer…) sont certes de moins en moins méconnues. Lesquelles seront choisies par les collectivités ? Quelle sera l’aide de l’État ? L’avenir le dira. Il ne faut surtout pas renoncer à approfondir et critiquer les savoirs scientifiques hélas trop peu interactifs, mais plutôt changer de méthodes : donner autant la parole aux représentations locales des risques encourus, qu’aux modélisations planétaires du réchauffement climatique. Est-ce possible en ayant recours à la notion de paysage ?
Pour certains géographes, plus humanistes que physiciens, la pensée paysagère est une méthode de compréhension du monde qui fait dialoguer savoirs savants et expériences humaines. Elle est à la fois subjective et objective. Elle fait appel aux savoirs et aux méthodes scientifiques autant qu’aux savoirs sensibles. « Trajective », elle a recours aux modèles prévisionnistes autant qu’aux émotions et aux images. La connaissance savante permet d’expliquer les phénomènes ressentis en parcourant les rivages. Les émotions de chacun : la crainte, la peur, l’angoisse, le doute ne deviennent-elles pas alors des évaluations vécues du risque, c’est-à-dire un monde intime d’hésitation et de conviction ?
En montrant ainsi le monde des rivages, l’art du paysagiste photographe fait comprendre par le médium de l’image ce que le géographe explique par la carte, le sociologue par l’enquête et l’observation, et l’historien par les archives. La démarche des artistes photographes complète voire subvertit celle des scientifiques. Que ces derniers soient climatologues, géographes, juristes, économistes, agronomes, sociologues, anthropologues… L’image photographique traduit l’intention de l’artiste (le preneur d’image). Celui-ci sélectionne une scène, avec ou sans figures humaines, la cadre et en choisit la lumière et les couleurs. Il documente un message qui illustre et sollicite le savoir scientifique, lui donne une épaisseur vécue et l’ancre dans des lieux singuliers. Les paysages littoraux ne peuvent en effet être réduits à des vues objectives, aériennes ou satellitaires, ni à un environnement physico-biologique ou social, ni encore à des sensations, des sentiments, des impressions ou un état de l’âme. Représentés par l’image, le texte ou le son autant que par les sciences, les paysages deviennent ainsi les milieux des vivants humains et non humains. Ils offrent à chacun les sens possibles de ces milieux ; ce que le géographe Augustin Berque appelait (dans le « Le Sauvage et l’Artifice ») la médiance. La campagne photographique de Jérôme Vila donne à voir un état préoccupant des littoraux. Elle documente avec sobriété et perspicacité la lente et inexorable transformation des rivages. Avec suffisamment d’acuité et de sens critique pour que les spectateurs de l’exposition en repartent ébranlés.
Pierre Donadieu, Professeur émérite de sciences du paysage à l’Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille (ENSP). Membre de l’Académie d’Agriculture de France.
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